« Il est impossible de faire voler un engin plus lourd que l’air. »

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Lord_Kelvin_photographCher Lord Kelvin,

Je vous dédie mon premier billet, car grâce à une petite phrase que vous auriez paraît-il énoncée en 1895, vous avez changé ma vie.

Pour rappel, vous fûtes avant votre décès en 1907 un grand physicien, reconnu pour (entre autres) vos travaux sur la thermodynamique… Mais surtout, c’est à vous que l’on doit cet ineffable jugement :

« Il est impossible de faire voler un engin plus lourd que l’air. »

Que voilà une belle sentence ! Bien péremptoire, claire et nette, bien courte pour que même les esprits simples puissent comprendre, et qui énonce une vérité bien définitive : il est impossible de faire voler un engin plus lourd que l’air. Pas la peine d’essayer, les gars, ça ne marchera jamais, parce que c’est impossible. C’est comme ça et pas autrement, tenez-le vous pour dit, et si vous persistez, libre à vous de perdre votre temps, petits sacripants.

Seulement voilà : neuf ans plus tard, à Kitty Hawk, les frères Wright faisaient décoller leur avion à moteur.

Ah, les frères Wright ! En voilà bien, deux petits sacripants ! Deux agités du bocal, deux trublions qui, du fond de leur garage (tiens, tiens), viennent faire un truc impossible à votre grand nez et à votre grande votre barbe de grand savant.

Oui : ils osent vous faire ça à vous, Très Honorable titulaire de l’Ordre du Mérite et de l’Ordre Royal de Victoria, membre et président de la Royal Society, inventeur du zéro *absolu* (tiens, tiens) et j’en passe.

Je ne peux qu’imaginer, cher Lord, votre réaction faite d’indignation et de dédain.

« Pour qui se prennent-ils ? Qu’espèrent-ils faire avec leur jouet ? Révolutionner la marche du monde ? Cette invention est parfaitement ridicule et ne les mènera à rien! Ce bidule n’a aucun avenir ! Sales gosses, va ! » Et de ricaner hargneusement, vous frottant les mains avec une joie mauvaise, tout en tournant en rond parmi les cornues et les paillasses d’un laboratoire plein d’apprentis dociles en tablier blanc.

Bref, ça s’est tellement mal passé pour le bidule en question que pas plus tard qu’hier après-midi, je suis allé récupérer ma chérie au pied d’un engin plus lourd que l’air qui l’avait emmenée dans un pays lointain, puis l’en avait ramenée, pour quelques dizaines d’euros. Impossible, vous dis-je, impossible !

Et vous voici, cher Lord, à rejoindre la longue liste des auteurs de prédictions erronnées, détenteurs de vérités définitives, irréfragables, intemporelles et inoxydables… Jusqu’à ce qu’un petit sacripant leur prouve le contraire en inventant des bidules aussi inutiles que la voile, l’écriture, l’imprimerie, la machine à vapeur ou le microprocesseur.

Mais attendez un instant… Et si…

Et si cette indignation face au progrès n’était que l’expression de quelque chose de beaucoup plus profond ? De quelque chose que nous avons tous en nous, depuis l’époque où la caverne et le feu représentaient la sécurité ultime face aux hippopotames à dents de sabre et autres tricératops volants (tiens, encore un plus lourd que l’air) ?

Vous savez de quoi je parle. Cette peur primale de voir notre univers changer, irrémédiablement et à jamais, en balayant au passage nos habitudes, nos valeurs, notre sécurité et notre confort si chèrement acquis.

Et que ce changement nous laisse figés, incapables de réagir, et au bout du compte… dépassés ?

En cet instant même, un petit sacripant est occupé dans son garage à inventer un bidule qui, demain, rendra l’impossible possible. Au détriment de quelques-uns, qui espéraient leurs privilèges éternels… mais le plus souvent, au bénéfice du plus grand nombre. Et comme vous le savez très bien au fond de vous-même car vous n’êtes pas idiot, on aura beau tempêter, fulminer, fustiger, ça n’y changera rien.

Bien sûr, on aurait pu enfermer les frères Wright et leur avion au fond de leur hangar. On aurait pu offrir une jolie camisole à l’inventeur de la télévision (encore un bidule sans avenir). Et aujourd’hui, on pourrait essayer d’ôter à des Brian Chesky et autres Garrett Camp l’envie de créer Airbnb ou Uber à grands coups d’interdictions et de procès… Mais au bout du compte, ça n’y changerait rien. Parce que, paradoxalement, l’être humain est aussi conçu pour innover.

Et voilà pourquoi, cher Lord, votre fameuse petite phrase à côté de la plaque a changé ma vie.

Au lieu d’avoir peur du changement, de le craindre et de lui résister, j’ai décidé une fois pour toutes de l’accueillir, de le harnacher, et de le chevaucher pour en devenir acteur… Ce qui m’amène à conclure sur deux nouvelles extraordinaires :

1. Il est bel et bien possible de faire voler un engin plus lourd que l’air.

2. Rendre l’impossible possible n’a jamais été aussi facile qu’aujourd’hui. Tout est à portée de main : les outils, les connaissances, les initiatives, les capitaux. Tout. A disposition de qui veut les prendre.

Et surtout, cher Lord Kelvin, croyez-en ma parole de sacripant : une fois qu’on s’y met, on y prend tellement goût qu’on n’a plus jamais envie de revenir en arrière. Vous venez essayer ?